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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 12:35

L'éventualité d'emploi de métaphores dans le haïku
(reflet de mes intuitions, et non de mes certitudes)

L'emploi de métaphore est envisageable mais extrêmement délicat.
On peut distinguer trois procédés : le double sens, la métaphore discrète et la métaphore explicite.

I - Le double sens

Sombres sont les yeux
de l'épouvantail – rafale
à travers la bruine.


Dans ce haïku j'utilise le double sens de « Sombres » :
– sens concret non critiquable (aspect noirâtre)
– sens métaphorique (empreint de tristesse).

Le sens concret contrebalance le sens métaphorique personnalisant l'épouvantail.
Ce sens métaphorique n'est pas imposé au lecteur – même si je force un tant soit peu le trait, j'en conviens : « Sombres sont... » Au lecteur d'interpréter ou de ne pas interpréter.

Désolé de remettre encore sur le tapis le thème de l'épouvantail, sujet éculé s'il en est !
J'avais proposé à un de nos amis cette réécriture :

Déferlante
L'épouvantail résiste
les yeux déchirés


Deux remarques par rapport à sa première mouture :

1° il y avait « s'accroche » ; un épouvantail ne peut pas en soi s'accrocher... il peut résister.

2° il y avait « yeux chavirés », très expressif mais bien trop occidental.

Par contre, « déchirés » doté d'un double sens est envisageable appliqué au sujet traité :
– sens concret non critiquable (tissu déchiré)
– sens métaphorique (âme déchirée).

II - La métaphore discrète

On peut utiliser une métaphore discrète pour renforcer un aspect physique et concret, comme je l'ai tenté dans ce haïku :

Les monnaies-du-pape
luisent sous la lune froide
– gouttes de lumière.


L'association de « gouttes » à « lumière » n'est pas naturelle, mais « gouttes » suggère beaucoup plus en ce seul mot que ne le ferait n'importe quel autre mot.
Je vous laisse le loisir d'interpréter à votre manière « lune froide » et « gouttes de lumière ».

III - La métaphore explicite

Une métaphore explicite doit pouvoir à mes yeux être justifiée, notamment suggérer avec moins de mots ce qui pourrait être suggéré de manière apparemment plus simple... mais avec plus de mots.
On pourrait utiliser des métaphores explicites dans d'autres cas si l'on suggère finement en premier lieu le rendu d'une impression plus floue, et éventuellement (pourquoi pas) des sentiments, des émotions. Mais pardon d'insister, c'est très délicat, il ne faut pas imposer une interprétation au lecteur ; même si elle est sous-jacente, elle doit être floue.

C'est à vous de juger de la pertinence de ce haïku :

Pie en manteau noir
sur la barrière du champ.
Neige et ciel laiteux.


in Chevaucher la lune
éditions David, Ottawa (Ontario, Canada), 2001

L'effet métaphorique – de mon point de vue assez léger mais moins discret que dans l'exemple précédent – n'était pas du tout prémédité.

En quelques mots, la pie est esquissée dans un contexte approprié : un temps de neige.
Les deux expressions se renforcent mutuellement, ici par effet de contraste.

Ce haïku fut précédé et suivi d'essais différents : cette première version se voulait un hommage au peintre impressionniste Claude Monet, mais la pie est mise trop en avant, alors qu'elle est en retrait dans La pie, Musée d'Orsay, Paris.

Cela donna une toute autre version sensée être au plus proche de la composition du tableau :

Neige intacte
des monts jusqu'à la barrière du champ.
Tiens, une pie.


in Le bleu du martin-pêcheur
anthologie trilingue, éditions L'iroli, décembre 2007

Dans ce haïku de Buson :

Chauve souris
cachée tu vis
sous ton parapluie cassé


in Fourmis sans ombre
de Maurice Coyaud,
éditions Phébus (1999), page 91
(sous réserve de la traduction/interprétation de ce haïku japonais)

Il s'agit bien d'un procédé métaphorique, non d'un pur procédé de juxtaposition susceptible de créer un lien chez le lecteur. Vous devinez facilement qu'il est bien question des ailes de la chauve-souris (et pas d'autre chose), bien qu'elles ne soient pas nommées.
Si vous apercevez une chauve-souris... sous un parapluie, j'espère que vous aurez un appareil photo pour immortaliser l'instant !

Il y a une justification à l'utilisation de cette métaphore dans l'influence fortement animiste des japonais.
En conclusion à ce stade, je ne prône pas la métaphore explicite sauf dans quelques cas rares difficiles à discerner, mais ceci nécessiterait de faire un développement plus conséquent.

Remarque sur la suggestion et le non-dit

Ce sont mes deux leitmotiv. Il ne s'agit pas de faire dire au haïku ce qu'il ne dit pas, ce qu'il ne doit pas dire (quoique je me contredise à propos du double sens). Il s'agit d'essayer de suggérer non pas une idée mais une impression floue – une impression rendue plus floue par la suggestion, le non-dit.

Rien n'empêche, à mes yeux, de suggérer des sentiments s'il y a double sens d'un mot ou d'une expression (sens concret, sens métaphorique).

Donc, dans « parapluie cassé », Buson tente de suggérer – sans l'imposer au lecteur – une ambiance rendue plus forte par une image saisissante (non abstraite). Dans ce cas, il n'y a pas a priori de double sens... mais l'ambiance rendue est susceptible de mener le lecteur au-delà des mots.

Francis Tugayé - Tous droits réservés ©

article publié en juillet 2008 dans le n° 20 de la revue Gong
éditée par l'Association Française de Haïku

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Published by Au gré d'un souffle-over-blog.com - dans Haiku (articles)
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Francis Tugayé 25/07/2010 23:38


Merci Graziella d'avoir eu envie de publier cet article sur ton blog. :o)


Bienvenue !

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