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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 12:00

jardin-du-luxembourg

Publié le 24 avril 2010 dans la revue Ploc n°14
Association pour la promotion du haïku

 

 

 

 

 

 

 

 


En cette fin d'après midi, je marche seule sur les quais de la Seine. Les bouquinistes gelés sautent d'un pied sur l'autre en soufflant dans leurs mains. La Seine est d'un gris métallique, pas une ride sur l'eau ; à quai, une péniche m'a fait penser que j'aimerais faire un voyage.

En écoutant le cri des mouettes, alors que les heures s'égrènent lentement, j'ai eu le sentiment étrange d'avoir déjà vécu ce moment, cette atmosphère mélancolique et en même temps heureuse, comme libérée d'un poids.


Grise la Seine
je marche le nez au vent
les mouettes aussi


Une sensation de liberté absolue m'envahit.
Je n'ai rien ressenti de tel depuis bien longtemps.

J'écoute le bruit étouffé de mes pas dans la neige tout en me rappelant les igloos que je faisais enfant. Qu'il est loin ce temps d'insouciance où rien n'a d'importance, seulement le jour qui passe sans penser au lendemain ni au jour d'avant.

Espérant échapper au froid, je marche d'un pas alerte.


Glacée par le vent
les lèvres entrouvertes
– un petit nuage


Devant la précarité de la vie de cet homme au coin de la rue, l'indifférence des passants me pince le cœur ; je lui donne quelques pièces.


Les yeux dans le vague
buvant seul sous la lune
l’homme sans rien


Je poursuis mon chemin…


Déjà la nuit, il n'est pourtant que dix-huit heures, il me reste encore un peu de temps pour m'imprégner de la ville du côté des Champs Élysées.


Écoute ce soir
les rumeurs de la ville
à peine assourdies


La neige se transforme en une pluie glaciale.


Plic ploc plic ploc plic
petite cantate de pluie
plic ploc plic ploc ploc


L'avenue brille de mille feux, les boutiques sont richement décorées, une effervescence s'est emparée de la ville, tout doit être beau, gai ; Noël approche à grand pas.

Ivre de froid et de fatigue, je rentre à l'hôtel par le métro direction porte de Vincennes.
Quand on pénètre dans le métro, on a l'impression d'être dans un autre monde. Les gens sous terre ne ressemblent pas au gens d'en haut. Ils marchent mécaniquement le regard dans le vide, ils ne parlent pas, n'osent pas se regarder ; s'ils le pouvaient, ils ne respireraient même plus. Le temps passé dans le métro est une absence de vie.

Me voilà enfin arrivée, je décide de défaire ma valise et ranger mes vêtements. La lumière de cette chambre est désagréable, j’allume une bougie.


Sur le porte manteau
ma veste et mon chapeau noir
l'ombre de moi-même


Le froid m’a transpercé jusqu’aux os, je me love dans la baignoire.


Dans un grand bain chaud
je m'endors quelques instants
à l'heure du repas


Après ce moment de détente très réconfortant, je regarde par la fenêtre.


S'étendant au loin
comme les ailes d'un oiseau
les versants des toits


À partir de midi, le ciel s'éclaircit légèrement et je décide de reprendre mon périple dans la ville. C'est très émouvant de revoir les endroits où je suis déjà allée en d'autres circonstances. Ceci est presque un pèlerinage. Les émotions sont différentes, teintées de mélancolie parfois de tristesse.

Je traverse Paris à pied, direction les jardins du Luxembourg ; j'ai toujours aimé le nom de ce jardin. Ses larges allées rythmées par des statues et surtout, un endroit adorable, avec une verrière où, à une époque heureuse de ma vie, j'ai pris un petit déjeuner dont le souvenir me laisse comme un goût de nostalgie.

Vers treize heures, je m'installe sous la verrière du bar dans ce jardin presque désert.

Boire un thé, breuvage magique, doux ou fort, léger ou soutenu, son parfum, les feuilles si délicatement déployées une fois infusées, tout un art de vivre.


Seulement pour moi
lorsque je saisie la tasse
ce parfum de thé…


M'étant enquise du prix de ce breuvage, je vais payer et quitte l'endroit sans me retourner. Des jardins du Luxembourg au musée du Louvre, quelques kilomètres seulement ; j'ai besoin de marcher. Il fait froid, tout est mouillé, les arbres paraissent plus sombres.


Un creux de pluie
sur la chaussée grisâtre
naissance d'un lac


Si petit ce lac et pourtant que de tristesse il évoque en moi.

Sans trop savoir ce que j'allais faire après cet été, sans but précis, seulement l'espoir de retrouver une vie paisible et riche d'amour, de joie de vivre, d'insouciance. C'est incroyable ce que l'on peut perdre dans les montagnes !


Dans les brumes d'un soir
je l'ai encore égarée
mon insouciance


L'été, saison d'opulence. Les arbres sont feuillus, les fruitiers donnent abondamment, partout des fleurs. Les crêtes des montagnes sont bien dessinées, l'herbe est plus verte, la faune et la flore sont plus actives. Les nuits sont d'un bleu profond allant parfois jusqu'au noir. Le ciel est constellé d'étoiles et la lune paraît plus brillante.


Si près de Vénus
la lune accrochée au ciel
rosit de plaisir


À la tombée du jour, la lumière du soleil cachée derrière l'horizon, les arbres semblent courbés sous le poids de la nuit qui approche.


Fourbus les arbres
sur les crêtes rocheuses
– coucher de soleil


Je marche dans les rues de Paris, comme pour me libérer de tout, de ma tristesse, de ma désespérance, de mon dégoût des choses, de l'ennui que j'éprouve à la compagnie des autres, du catastrophisme ambiant.

J'ai besoin de me retrouver, de me ressourcer, de m'occuper de moi, de faire des choses pour moi – de devenir égoïste. Besoin également de me préserver, chose que je n'avais pas faite depuis vingt années. Je me suis, pendant tout ce temps, abandonnée, confiante, sûre de lui. Je me sentais différente, je pensais avoir une chance incroyable, je n'étais pas comme toutes les autres femmes, et puis, brutalement, je me suis retrouvée dans la même situation que quelques unes de mes connaissances.

En face de moi, j'ai un homme différent de celui que j'avais rencontré, un homme qui a changé. Je suis sûrement coupable de ne pas m'en être rendue compte et d'être restée sur mon petit nuage comme si tout allait bien.

C'est l'heure du bilan, on en fait à différentes époques de sa vie, toujours ou souvent à des moments difficiles de son existence. Aujourd'hui c'est parce qu'il a croisé “un ange blond” venu de l’Est, de cette ville mythique s'il en est, Prague.


***

Je reprends mon pèlerinage dans la capitale, déjà le Louvre ! Je n'ai même plus envie de pénétrer à l'intérieur, trop de monde. Je vais m'asseoir au café Marly boire une tasse de thé. Deux hommes arrivent à ma hauteur ; l'un parle avec douceur tandis que l'autre écoute avec tendresse, accroche mon regard.


Le père et le fils
éphéméride d’un jour
à eux deux, cent ans


Je les regarde marcher, leurs pas s'accordent parfaitement. Je ressens une complicité. L'homme, le plus âgé, a un regard malicieux et tout à la fois bienveillant ; ils semblent être en harmonie avec ce qui les entoure. Serait-ce la voie de la sagesse ?

Ce café est un endroit agréable, sous une galerie en face du Louvre, le bruit à l'intérieur est feutré et le thé délicieux. Il y règne un air de fête, les gens sont élégamment vêtus, certains ont des paquets cadeaux avec de très beaux nœuds, emballés dans de riches papiers – il est vrai que le jour de l'an est proche.


Quelques vibratos
ce soir à l’heure des complis
– sonne un carillon


Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Rien n'est jamais acquit. Comme on me l'a fait remarquer, “une alliance n'est pas une assurance vie”. Cette remarque est judicieuse de même que “le mariage n'est pas une fin en soi”, mais cela peut être un moment plus ou moins heureux dans une vie.


S’invite la lune
là sur le vieux banc de bois
– mon ombre s’éclipse…


J’aime la nuit qui tombe. Dans la cour du Louvre, devant les pyramides de verre toutes en lumière, c'est féerique. Je reste quelques instants à admirer cette architecture ; finalement j'irais bien me promener du côté du Pont Neuf qui n'est pas très loin du Louvre.

Je longe la Seine, c'est beaucoup plus calme à cette heure de la journée. Devant moi, une mère et ses enfants, l'un dans une poussette, l'autre, un petit bonhomme bien emmitouflé, court en déployant les bras, comme les ailes d'un oiseau – visiblement le rêve d'Icare n'est pas mort. En face de moi, un couple d'amoureux, elle, serrée contre lui, la tête posée sur son épaule…


Aucune différence
entre l'horizon et le ciel
camaïeu de gris


Penchée au-dessus du parapet, je regarde l'eau s'écouler…
J'ai l'impression que ma vie s'est enfuie aussi vite que l'eau qui court sous ce pont.


Après quoi court-elle
sans jamais se reposer
la couleur de l'eau ?


Sur le chemin du retour, je m'arrête dans une boutique de chocolats. Un jeune homme, avec une toque blanche, m'invite à goûter un chocolat noir en m'expliquant la qualité des fèves de cacao, leurs origines et la manière de les travailler. Aucune résistance de ma part, pour acheter quelques chocolats, après tout, j'étais là pour ça.


À la fin du jour
des ombres qui s'effacent…
les reflets sur l'eau


Rentrée à l'hôtel, je ne résiste pas à la gourmandise et croque suavement un chocolat à la nougatine… puis un autre… et encore un… jusqu'à ce qu'il n'y en ait plus. Je me revois enfant chapardant les chocolats et les mangeant en cachette, au grand désespoir de ma mère quand elle découvrait le larcin.

Plus tard dans la soirée, je retrouve mes collègues pour faire une partie de cartes, ponctuée de fraises « tagada » et autres sucreries du même genre, si bien que, prise de nausées, j'abandonne mes partenaires pour aller me coucher.


Au fond de mon lit
sous une couette bien chaude
là, tout simplement


Blottie contre l'oreiller, je repense à aujourd'hui, puis à hier, tout se mélange…

La lune disparaît
entre les bras des nuages
– je ferme les yeux…


Soudain, j’entends des bruits d’eau, de pas, de valises qui cognent les murs dans le couloir. On peut espérer mieux comme réveil…

Voir la mer, c'est toujours quand il fait froid que j'y pense, alors qu'en été je préfère la montagne – en tout cas jusqu'à présent. Je ne sais pas si je pourrais y retourner avant longtemps.


Un rêve de bonheur
égaré dans les montagnes
– un ange l'a gardé


Voilà ce qu'évoque, pour moi, l'été dernier à la montagne.


Le vent froid de l'Est
par la porte s’est introduit
sans rien demander


Ce soir, je vais boire à la nouvelle année, “au bout de l'an” comme le dit Bashô.


Vertiges d'ivresse
bouteilles par-dessus les toits
la tête dans le sac


Je me suis éclipsée avant l’euphorie des souhaits de « Bonne Année » ; je me sens si seule, finalement je vais me coucher.


Un rêve n'est qu'un rêve
semble me dire la lune
– réveil en sursaut


La nuit est encore là, et comme toutes les nuits je me réveille après m'être repassé le film des vacances en boucle.

Voilà vingt ans d’une vie et qu’en reste-t-il ?


À mon chant d’amour
sans vergogne s’est mêlé
le chant d’une aigrette


Le Jour de l’An s'achève. Bientôt le départ.

Je marche dans la rue Maurice Ravel jusqu’au métro Porte de Vincennes en direction de la Gare de Lyon.


Au crépuscule
une procession de lucioles
les phares sous la pluie


La gare grouillante de monde. On se croirait le jour de la bénédiction papale sur la place Saint-Pierre de Rome. Une effervescence indescriptible… les valises s’entrechoquent… surtout ne pas « rater le train ».

Trois heures et demie de voyage…

Sur le quai, il m’attend. Mon cœur bat la chamade.
Il est vingt trois heures au clocher de l’église. Il se peut que la vie ne nous ait rien promis,
La seule chose dont je sois certaine c’est que malgré tout


J'aime les roses
les nuits de pleine lune
et l'homme aux haïkus

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Published by grazielladupuy.over-blog.com - dans HAIBUN
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commentaires

Au gré d'un souffle-over-blog. 14/10/2010 14:07


Francis, merci de ton passage, "touchée mais pas coulée" ;-)

Merci Gisèle de d'avoir laissé une trace de ton passage , amitiés - G.D


Gisèle 07/09/2010 18:30


Florilège de pas, bouquet de haikus, sensations par flots continus et saisissants ! Merci Graziella.


Francis Tugayé 25/07/2010 20:53


Touchant et retenu.

FT


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